Depuis quelques jours, je lis un roman québécois, La petite et le vieux, publié tout récemment. C’est un beau petit livre qui nous transporte dans la vie d’une fillette de huit ans qui habite dans Limoilou, issue d’une famille de classe moyenne et pleine de rêve et d’aspirations grandioses – sinon farfelues.
Je ne viens pas de la ville et je n’ai jamais connu tous mes voisins ou toutes les rues de mon quartier. Mais j’ai déjà eu huit ans et j’avais de nombreuses rêveries en commun avec la petite Hélène du livre. Je souhaitais devenir un grand personnage de récit d’aventure, je voulais explorer de plus grands horizons, avoir des animaux, mais surtout, j’espérais alléger les petits malheurs quotidiens de mes parents.
À huit ans, on ne comprend pas très bien pourquoi notre père est irritable quand il revient du travail alors que la noirceur est installée depuis un bon moment et que l’hiver l’a harcelé toute la journée aux détours de la route qu’il parcourt inlassablement. Non, quand on a huit ans, le monde ne va pas au-delà de son école primaire, on n’arrive pas à concevoir tous les aspects de la vie d’adulte, de parent.
J’avais huit ans, j’essayais de faire sourire mes parents comme je pouvais, même si mes tentatives n’étaient pas toujours fructueuses. Je ne comprenais pas et ça m’attristait dans mon cœur de petite fille.
Maintenant je n’ai plus huit ans, j’en ai dix-huit. Un maigre avancement dans l’espace inimaginable du temps, mais un bon immense dans ma perception de la vie. Je sais ce qu’est une longue journée et de n’avoir envie de parler à personne. Je comprends en plus grande partie mes parents. Je conçois un peu mieux les sacrifices qu’ils ont dû faire et l’énergie que nous continuons à leur prendre, mes sœurs, mon frère et moi.
Ils s’inquiètent pour nous ; on s’inquiète pour eux. Mais on est orgueilleux, on n’est pas assez extravertis pour leur dire à quel point on tient à eux, à quel point on les aime. À huit ans, c’était plus facile : deux becs avant d’aller dormir et tout notre amour parvenait à passer par ce geste pas si anodin.
Maintenant que j’ai également le statut d’adulte, mes becs sont ceux d’une visiteuse lorsque je retourne les voir ou lorsque je les accueille dans mon petit appartement. C’est plus difficile de montrer son attachement et sa gratitude quand on est jeune adulte, on en est pourtant beaucoup plus conscient. On commence à vouloir redonner ce qu’on a reçu avec tant d’amour, mais on ne sait pas comment faire, parce qu’on n’a pas l’impression d’avoir plus de ressources que lorsqu’on avait huit ans.
On continue à rêver de grandeur, mais cette fois, les aspirations ne sont plus seulement pour nous, on veut aussi gâter ceux qui nous ont gâtés.
Je voudrais offrir à ma mère un voyage en Amazonie pour qu’elle puisse observer des dizaines de plantes et d’oiseaux; je voudrais offrir à mon père une virée «bouffe et football» aux États-Unis. Je voudrais leur offrir une grande maison et un grand terrain dont ils n’auraient pas à s’occuper, une voiture et une moto neuves, des bouteilles de vins onéreuses, mais surtout une tranquillité que nous ne semblons pas leur avoir donné depuis qu’ils sont parents.
Mais j’ai dix-huit ans : c’est encore eux qui me donnent des betteraves en conserves et des outils pour installer des tablettes sur mes murs tragiquement minces.
À vingt-huit ans, peut-être.
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