Je suis avant tout étudiante. Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds que j’étudie au collège François-Xavier Garneau. Pas d’hésitation. J’adore mon programme et j’y consacre le plus clair de mon temps.
Pourtant, mon travail de caissière dans une épicerie se révèle également être une intarissable source d’apprentissages et de discussions échevelées.
Plastique ou papier? MacDonald ou PeterJackson? Vingt ou vingt-cinq? Régulier ou king size? Bleu, rouge ou vert? Avec des allumettes ou peut-être un briquet? Un petit ou un gros? Une couleur de préférence? Oui, il y a des taxes sur les briquets. Non, je ne mettrai pas le pain dans le fond de votre sac. Merci, bonne journée! Ouf.
On s’habitue aux douze questions que l’on doit poser, on apprend aussi les trente questions et commentaires que les clients font, souvent beaucoup moins originaux qu’ils aiment le croire. Je souris quand même, mesurant l’intensité plus ou moins positive de ma réception par rapport à la candeur et la bonhomie de la personne de l’autre côté de ma caisse.
On apprend à connaître les clients réguliers. Le grand sportif ne prendra pas de sacs. Le roux au visage pointu et le gérant du restaurant en-dessous n’ont pas la carte fidélité. Le vieux cycliste au manteau bleu prendra les résultats de Banco et de la Quotidienne ; il demandera de doubler ses sacs. La dame avec son poncho coloré paiera ses achats en plusieurs factures. Le maigrichon qui louche a laissé une douzaine de bouteilles de bière vides sur le comptoir pour ensuite soustraire le 1,20$ de sa prochaine caisse. La vieille dame achètera son journal Le Soleil avec la monnaie exacte et ne gardera pas la facture.
L’octogénaire qui vient à l’épicerie à tous les matins (tous!) est un phénomène de bonne humeur. Impossible de ne pas sourire à pleines dents ou de ne pas rire à ses histoires farfelues. Parfois il parle de femmes, rien de réellement déplacé, on est juste surpris parce qu’il est à peine 8h15. Il est certainement la personne la plus sociable et qui croit le plus à la force, l’intelligence et la beauté de la jeunesse. Il souhaite à chacun la plus belle des journées et le meilleur succès à son travail ou dans ses études. Il crée autant de bonne humeur en quinze minutes que moi en toute une journée.
L’itinérant barbu vient également à l’épicerie presqu’à tous les matins. Les machines engloutissent sagement ses bouteilles de plastiques et ses canettes. Il compte méticuleusement toutes ses bouteilles de vitre et les place bien en ordre dans un panier. Et il sait compter, contrairement à bien d’autres clients. Je lui offre le sourire le plus sincère que je peux pour essayer de lui communiquer un peu de joie et de sympathie, mais je me sens hypocrite en même temps. J’ai un emploi et les mains douces. Pas lui.
Quand on travaille dans une épicerie, on rencontre toutes sortes de gens, certains vous renvoient votre sourire avec une bonne humeur impressionnante, alors que d’autres ne prennent même pas la peine de dire bonjour et vous lancent des ordres, comme si vous n’étiez que la machine qui émet des 6/49. On apprend à être patient et à gérer quatre clients à la fois (parce que des fois, c’est vraiment de la gestion). On se fait des amis parmi les employés, certains vous enragent ou sont seulement exaspérants. On fait des concours pour tester ses connaissances sur les codes de fruits et de légumes.
Dans une épicerie, on voit passer les gens, on connait une bribe infime de leur vie, de leurs habitudes, on est dans un minuscule écosystème où chacun dépend de la bonne volonté de l’autre.